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Philippe FIÉVET

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Dans les branches de sassafras

Après le départ du dernier client, il fit coulisser le volet métallique, nous plongeant un instant dans la pénombre. L’odeur de cuir et de tabac au miel sembla plus prégnante. Mais ce n’était pas la seule impression étrange. «Pour les fantômes, c’est à l’étage. Suivez-moi !»

Un escalier interminable révéla les proportions insoupçonnées du bâtiment, bien plus vaste qu’il ne laissait le supposer. «Les apparences sont souvent trompeuses», confirma Frank et, avec un certain sens du spectacle, il tapa le code d’entrée. La porte s’ouvrit sur le prélude d’un grand spectacle. Bouche bée, on était projeté hors du temps, en un lieu qui tenait à la fois du sanctuaire, de la magie, du mystère et du cabinet de curiosités. Au long des salles en enfilade, une succession de vitrines rétroéclairées exhibaient toutes sortes de parures: chemises de guerre, mocassins, jambières, panaches à plumes d’aigle et coiffes ornées de cornes de bison côtoyaient des calumets de tous calibres, sculptés de scènes animales, garnis de plumes de faucon ou recouverts d’écorce de saule rouge. Des ustensiles de la vie quotidienne et des armes, arcs, tomahawks, boucliers en peau de loutre et lances emplumées dataient de l’époque où les Premières Nations vivaient au son des tambours et des chants portés par le vent des plaines dans les branches de sassafras. Il y avait là toute la mémoire d’un peuple, la présence impalpable d’âmes effacées par la mort, dont il ne subsistait que ces dépouilles magnifiques. Plumes d’oiseau, cuir de bison, cheveux humains, perles de verre, fourrures d’hermine, crin de cheval, griffes d’ours, tissus d’écorce et broderies chatoyantes, la nature se conjuguait avec la litanie des Anciens assemblés autour du feu du Grand Conseil ou dans les tipis dont la disposition évoquait le cercle de la vie. Tout s’était dissipé et en même temps tout était réuni, comme en suspens. Pourtant aucune magie, aussi puissante soit-elle, n’aurait pu redonner du souffle à ces costumes d’apparat jadis fièrement portés par l’homme rouge. Celui-ci avait disparu, son monde s’était évanoui, la nature elle-même, souillée, avait perdu son caractère sacré. Mais pour Frank, rien n’était oublié. Il était remonté à la source de l’enchantement.

Brûlure indienne, Philippe Fiévet, chapitre 1, pages 14-15.

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