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Philippe FIÉVET

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Le ciel peut attendre...

Dans la Syrie byzantine du 5e siècle, des témoins (le moine Alef, l’esclave Aurélia) recréent les itinéraires, les destins de deux figures contrastées, le moine Paphnuce et le citoyen romain Rufin. Le premier poursuit une quête mystique éperdue, le deuxième plaisirs et volupté. Si l’un s’abstrait au maximum du monde quand l’autre n’a de cesse d’en épuiser les possibilités, tous deux recherchent l’adéquation et l’amour, se mettant en (grand) danger au nom d’un idéal.

Le décor? Un univers antique en décomposition. Rome vient de tomber, victime d’Alaric et de ses Wisigoths, mais les Huns, déjà, déferlent, venus d’Asie, comme un deuxième «fléau de Dieu». L’Empire romain d’Orient, où vont s’ébrouer les protagonistes du récit, notamment du côté d’Antioche, en Syrie, semble relativement épargné par les invasions mais le chaos, cette fois, naît de l’intérieur: les chrétiens, jadis persécutés, se sont mués en persécuteurs, en fanatiques, qui n’ont de cesse de laminer ce qui subsiste d’un modus vivendi séculaire.

Une colonne au paradis ramène à un flux de sensations croisées il y a quelques mois dans Au commencement, il y eut le mal, de Patrizio Fiorilli. La convergence entre les deux romans est curieuse: ancrage dans un passé très éloigné mais traitement à mille coudées des paramètres habituels du récit antique, avec langage familier à l’avant-plan («Toi, mon cochon», «même un chat n’aurait pas retrouvé ses jeunes»), saillies d’humour (les mortifications, les spécialisations des chercheurs de Dieu sont aussi hilarantes qu’inquiétantes), anachronismes («remonter sur les planches») mais informations détonantes (l’assassinat de la philosophe Hypatie par des fous de Dieu) et mise en question de l’histoire du christianisme (qui a charrié violence, haine, folie).

Curieux. Ou pas? Se peut-il qu’il y ait, souterraine voire inconsciente, une envie des créateurs contemporains d’aller interroger nos racines au moment où l’Histoire, qui nous voyait progresser depuis des siècles, s’incurve soudain pour précipiter nausée et désespoir? Le réchauffement climatique, l’épidémie Covid, l’agression russe et la menace d’un alter-monde hostile à notre Occident, etc.

Inconsciente? Pas chez Philippe Fiévet, dont la volonté de parallélisme est patente. Il projette notre époque et ses problèmes, jusqu’à nous faire croire au mythe de l’Éternel retour: migration («passeurs sans scrupules», «embarcations surchargées», etc.), radicalisme religieux et retour de l’obscurantisme (mutilations génitales, intolérance, suspicion généralisée), étourdissement par le sport de compétition (les courses de chars assimilées à la Formule 1), catastrophes naturelles (tempêtes), niches écologiques (besoin d’un lien raffermi à la terre, végétarisme), sensation de fin des temps, etc. Somme toute, l’auteur inverse la perspective offerte par La planète des singes (qui incite à une réflexion sur notre présent, notre passé à la lueur d’un futur imaginé).

Les choix de Philippe Fiévet diviseront, mais il convient de méditer une réponse de Jacques Martin, en interview, assénant qu’il n’avait pas dessiné Alix selon les réalités du temps mais selon les clichés qui nous font appréhender ce temps (ses temples sont immaculés alors qu’ils étaient très colorés, d’allure baroque). Nul doute que Fiévet, en osant, ne s’engouffre pas dans la parodie mais offre une recréation plus naturelle, authentique. Dans le fond et la forme.

Un bémol plus objectif pointera un manque de tonicité de la narration, mais celui-ci est contrebalancé par la fluidité, une écriture souvent feutrée, agréable:

« Ce rocher familier dont il connaissait le moindre interstice, support de sa pénitence et de sa libération, lui suggérait à présent une autre voie, vers plus de ciel, plus de vertige, plus d’étoiles. Il s’installerait donc au sommet d’une colonne, s’il plaisait à Dieu qu’il devienne son funambule. » 

Et puis, in fine, Philippe Fiévet a arcbouté Une colonne pour le paradis à un suspense. Depuis la première page. Sans cesse relancé. Les témoins s’adressent à un «père enquêteur», il y a donc enquête, c’est-à-dire qu’il y a eu un événement hors du commun en rapport avec Paphnuce et Rufin. Leurs trajectoires se sont-elles croisées? Et de quelle manière ces deux extrémistes pourraient-ils avoir été connectés? On lit donc avec la sensation que le récit va finir par exploser. Alors que le véritable suspense, filigrané, renvoie à la fin d’un monde, ses signes et ses indices, une interrogation sur ce qui mène à l’abîme.

Philippe Remy-Wilkin, dans Le Carnet et les Instants.
https://le-carnet-et-les-instants.net/2022/09/12/fievet-une-colonne-pour-le-paradis

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